Setup de travail d'un auteur et rédacteur web français au Japon : ordinateur portable Alpha 17, micro Blue Yeti, casque audio et peluche Smogogo sur le bureau.

Travailler au Japon : Les codes secrets de la culture d’entreprise

Beaucoup de gens veulent travailler au Japon. Et je comprends la volonté des jeunes et des moins jeunes de vouloir s’intégrer dans la société japonaise. Surtout que si on n’a pas fait les bonnes études, ou qu’on n’a pas les bonnes relations, ce n’est pas toujours facile de trouver du travail en France. Après avoir travaillé au Japon de nombreuses années dans des entreprises japonaises, voici quelques infos utiles sur la réalité du quotidien des salarymen (employés de bureau). Comme vous pouvez vous en douter, la culture d’entreprise japonaise ne ressemble à aucune autre.

1. L’importance du « Wa » : L’harmonie avant l’individu

Avant de comprendre les règles de bureau, il faut saisir le concept fondamental de Wa (和), que l’on traduit par « l’harmonie ». Au Japon, l’entreprise est perçue comme un organisme vivant où la cohésion du groupe prime sur les ambitions personnelles.

Maintenir le Wa signifie éviter les conflits directs, respecter scrupuleusement la hiérarchie et faire preuve de consensus dans chaque décision (le processus du Ringi). Ce qui, dans les faits, nous conduit à des meetings interminables où il ne se passe pas grand-chose.

D’ailleurs, avant même que le premier e-mail ne soit envoyé, la journée commence souvent par un rituel collectif : le Chorei. Il s’agit d’une courte réunion matinale où toute l’équipe se rassemble debout. On y partage les objectifs du jour, mais on y rappelle surtout les valeurs de l’entreprise.

Dans certaines entreprises, vous avez même le Rajio Taiso (la gymnastique radiophonique). Allez ! Bougez en rythme sans marcher sur votre cravate.

2. Le système d’ancienneté (Nenko Joryu) pour travailler au Japon

Pour comprendre la hiérarchie nippone, il faut intégrer le concept de Nenko Joretsu (年功序列). Dans ce système traditionnel, l’évolution de la carrière et le salaire dépendent principalement du nombre d’années passées dans l’entreprise.

On entre dans une entreprise à la sortie de l’université avec la garantie d’un emploi à vie (Shūshin Koyō). Il y a du bon et du moins bon dans ce système. D’un côté, il y a la stabilité avec une quasi-garantie de l’emploi, et l’assurance que l’équipe dirigeante passe un peu de temps en bas de la chaîne (au moins pour les managers). De l’autre, cela rend les entreprises peu flexibles, résistantes au changement. Et vous pouvez oublier les promotions rapides.

Bien sûr, les étrangers ont un statut un peu différent dans l’entreprise et vous êtes souvent recrutés pour un besoin spécifique. Il y a plus de flexibilité dans les petites entreprises, comme partout.

3. La présence avant tout : Ne jamais partir du travail avant le boss

Difficile de travailler au Japon sans remarquer l’importance du présentéisme. Bien sûr, ça existe aussi en France, et les lignes bougent lentement (très lentement) mais sûrement ces dernières années avec l’arrivée du télétravail. Toujours est-il qu’il est socialement impensable de quitter le bureau avant son supérieur.

Partir à l’heure pile est souvent perçu comme un manque d’engagement envers l’équipe (même quand la nouvelle saison de Koh-Lanta commence à 20 h). Cette norme tacite explique pourquoi les bureaux restent éclairés jusqu’à des heures très tardives.

4. L’Inemuri : L’art de la sieste au bureau

Faire des heures, ce n’est pas toujours la même chose que travailler de longues heures. C’est l’avantage des heures de bureau : c’est long, mais au moins pas besoin de performer, de sourire 24 h sur 24 pour des étudiants ingrats, comme quand on fait le professeur de français au Japon. Oui, j’en profite pour me plaindre.

Mais essayez de performer face à face avec quelqu’un pendant la totalité de vos heures de travail. Si vous êtes fatigué une journée, vous allez avoir un mauvais avis Google qui peut couper vos revenus de 10 %. Ça vous tente ? (Bon, j’arrête de me plaindre et je me concentre sur mon travail d’éditeur, rédacteur web.)

L’Inemuri donc. Ce terme désigne la pratique de dormir en public, y compris pendant une réunion ou à son poste de travail. Loin d’être sanctionné, l’Inemuri est souvent vu comme la preuve que l’employé travaille tellement dur qu’il en est épuisé. C’est une forme de « sieste sociale » tolérée, voire respectée. Pour les curieux, OUI les japonais ronflent.

5. La Nomikai : Le bureau se déplace au bar

La journée de travail ne s’arrête pas après le bureau. La Nomikai (soirée entre collègues) est un pilier de la cohésion d’équipe (et une excuse pour ne pas voir sa femme). Ces sessions de boissons dans un Izakaya permettent de briser la glace. C’est le moment où la hiérarchie s’efface légèrement sous l’effet de l’alcool, permettant aux employés de s’exprimer plus librement.

Si le bureau est le lieu de la retenue, l’Izakaya (le bar japonais) est celui de la vérité. On parle ici de « Nomunication », un mot-valise combinant nomu (boire) et communication. Dans une société où l’on exprime rarement ses sentiments au travail (le concept du Honne et Tatemae), ces soirées alcoolisées sont vitales.

C’est le seul moment où la pression sociale s’allège : sous couvert de l’ivresse, un employé peut enfin dire ce qu’il pense à son supérieur (bon il y a des limites quand même). Mais on peut se mettre des baguettes dans le nez et faire des blagues graveleuses.

6. Le Karoshi : La face sombre du dévouement

Malheureusement, cette pression constante sur le lieu de travail peut mener au Karōshi, ou « mort par excès de travail ». La version japonaise du « burnout ». Ce phénomène tragique regroupe les crises cardiaques ou les suicides liés au surmenage. C’est un sujet de société majeur au Japon, poussant le gouvernement à voter des lois pour limiter les heures supplémentaires et encourager les employés à prendre leurs congés (car oui, c’est mal vu de prendre des vacances, heureusement qu’il y a de nombreux jours fériés).

7. Pourquoi la culture d’entreprise japonaise change-t-elle ?

Aujourd’hui, une nouvelle génération de Japonais aspire à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Les entreprises commencent à délaisser le vieux modèle pour attirer les talents internationaux, rendant l’expérience de travailler au Japon de plus en plus accessible et moderne. Mais cela a un prix : les jeunes sont de plus en plus individualistes et ne font plus d’enfants pour ne pas perdre leur niveau de vie. Le grand mal des sociétés développées.


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